Horaires
Du lundi au jeudi :
de 09h00 à 12h00
de 13h30 à 18h00
le vendredi :
de 09h00 à 13h00
Actualités
Partenaires
Evelyne Oliel Grausz - Rachi de Troyes
Rabbi Chelomo ben Itshak, plus connu sous l'acronyme de Rachi, naît à Troyes en Champagne, sans doute en 1040. Sur ses premières années et sa jeunesse, la rareté des informations biographiques sûres contraste avec l'abondance des légendes : la plus connue met en scène la mère de Rachi enceinte, prise au piège dans une ruelle étroite, et qui échappe au piétinement d'une troupe à cheval grâce à une niche creusée miraculeusement dans un mur. Ces fragments hagiographiques aussi appartiennent à l'histoire de Rachi, des traditions et représentations qui lui sont liées, et figurent à ce titre dans ce volume. Rachi reçoit sa première formation dans la cité des comtes de Champagne. Mais l'attirance des académies rhénanes se fait tôt sentir, et il se rend à Mayence puis à Worms, où il étudie durant plusieurs années sous la conduite de maîtres éminents auxquels il rend hommage dans son œuvre, tel Jacob ben Yakar. Ici encore, une tradition légendaire qui fait naître Rachi l'année où s'éteint Rabbénou Guerchom de Mayence, «Lumière de l'exil», démentie par l'histoire, mérite d'être rappelée, en ce qu'elle souligne l'unité et la continuité dans l'espace et le temps de cet ensemble franco-rhénan. Le génie de Rachi, la réputation de son école de son vivant même, l'excellence de ses disciples ainsi que l'effet dévastateur de la première croisade sur les communautés de Spire, Worms et Mayence, concourent à expliquer la fortune des académies champenoises, et l'éclipsé relative du foyer rhénan. Plus généralement, dans le temps long de l'histoire des juifs, l'époque de Rachi voit s'amorcer un tournant majeur, le passage progressif du centre de gravité démographique et culturel de l'Orient à l'Occident.
Portes Chateau des comtes de Troyes
MAT
Rachi, marié peut-être avant son premier séjour en Rhénanie, a trois filles, Myriam, Jochebed, et Rachel. Les époux des deux premières contribuent grandement au renom des cercles d'étude champenois. L’époux de Myriam, Juda, est l'auteur de commentaires talmudiques produits selon l'esprit et la méthode de Rachi ; celui de Jochebed, Rabbi Meir ben Samuel, est resté célèbre pour sa postérité : leurs quatre fils deviennent à leur tour des maîtres de Torah. L’aîné, Samuel (dont l'acronyme est Rachbam) compose un commentaire de la Bible et d'une partie du Talmud. Le plus illustre des petit-fils de Rachi, Jacob ben Méir, établi à Ramerupt et connu sous le nom de Rabbénou Tarn (qui signifie «intègre»), né vers 1100, est le plus grand des Tossafistes, terme qui désigne l'école des continuateurs de Rachi, qui «ajoutent» littéralement à ses gloses. Aujourd'hui encore, les noms de Troyes ou même de Ramerupt demeurent familiers à tous ceux qui étudient Rachi et les tossafot, quand bien même ils n'auraient jamais mis les pieds en France ou en Champagne.
Les juifs de Champagne s'adonnent à de multiples activités agricoles et commerciales : Rachbam possédait des troupeaux de brebis, Rachi cultivait la vigne, sans doute avant tout, comme nombre de ses contemporains, à des fins de consommation familiale; la richesse et la précision de son vocabulaire de la vigne et de la vinification témoignent de cette familiarité. Les responsa de Rachi (en hébreu cheelot outechouvot, questions et réponses) rédigées pour répondre à des questions précises de droit, témoignent de la diversité de ces activités économiques, autant que des relations quotidiennes de bon voisinage entre juifs et chrétiens : un responsum envisage ainsi le cas d'un voisin chrétien qui envoie « selon l'usage de France » des œufs et des gâteaux le huitième jour de la pâque juive, et par erreur les apporte avant la fin de cette fête, alors que la possession de gâteaux levés est encore interdite.
Le silence de Rachi sur les massacres et conversions forcées perpétrés en Rhénanie lors du passage et du rassemblement des croisés, en 1096, ne laisse pas de surprendre. Cette discrétion contraste avec les choix de son petit-fils, Rabbénou Tarn, lequel ordonne en 1171 un jeûne général après le martyre des juifs de Blois victimes d'une accusation de meurtre rituel, la première de ce genre sur le continent. Rachi meurt en 1105, sans doute à Troyes.
L’esprit peine à concevoir qu'une vie humaine ait suffi pour produire une œuvre aussi monumentale que celle de Rachi. Ses différents aspects, commentaire du Pentateuque et de la Bible tout entière, commentaire du Talmud, œuvre décisionnaire, seront abordés au fil des études présentées dans ce volume. Rachi n'était certes pas le premier ou le seul commentateur des corpus bibliques et talmudiques. L’exceptionnel destin de ses commentaires tient à leurs qualités inégalées de concision et de clarté.
Rachi prend soin de fonder son travail sur un texte sûr, et choisit souvent entre plusieurs leçons : ses choix sont pour l'essentiel ceux qui figurent aujourd'hui dans l'édition commune de Vilna. L'étude du Talmud est indissociable de celle de son commentaire par Rachi, à tel point que, dès les débuts de l'imprimerie, aucune édition du Talmud ne paraît sans ce commentaire. Son travail d'élucidation de la langue de la Bible, à la fois résolution des difficultés et éclairage, repose sur la recherche du sens littéral, que viennent appuyer, le cas échéant, les commentaires midrachiques.
Nul ne peut lire l'œuvre de Rachi sans être frappé par son « souci de la condition humaine », voire son humanisme : l'homme est toujours au centre de son propos, ainsi que l'illustre son commentaire du célèbre verset de la Genèse « Faisons l'homme à notre image », qu'il lit comme une leçon de modestie en ce que l'Eternel lui-même a jugé bon de prendre conseil auprès des anges. Humanité qu'il trouve jusque dans les figures les plus réprouvées, telle celle d'Esaü. Au fil de son œuvre, Rachi apparaît comme un être épris de paix et de justice, infiniment attachant, d'une modestie exceptionnelle, esprit prodige qui n'hésite pas à avouer son ignorance.
Bible XIIe - Ms 830
MAT
La richesse de cette œuvre, qui intéresse tant les exégètes des traditions juives et chrétiennes - son écho parvient jusqu'au temps des Réformes par l'intermédiaire de Nicolas de Lyre - que les historiens du droit, de la vie quotidienne, les philologues romanistes ou hébraïsants, autorise toutes les approches et nourrit toutes les curiosités, au-delà même de la relation intime qu'entretient avec elle, et avec Troyes, berceau du « Talmud de France », chaque génération d'étudiants.
Evelyne Oliel-Grausz est maître de conférences à l'Université Paris l Panthéon-Sorbonne.
Texte initialement paru dans le numéro spécial de la Vie en Champagne sur Rachi de Troyes – n°42 avril-juin 2005