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CONGES D'ETE
FERMETURE ANNUELLE DU 30 JUILLET AU 30 AOUT 2010


A la rencontre des manuscrits hébreux

manuscrit hebreux

En partenariat avec le Comité de Paléographie hébraïque (IRHT) et l'Institut Rachi, publication du premier volume de la collection Histoires de Livres. Disponible à la vente à l'Institut Rachi.


Exposition Rachi - Les juifs de Troyes au Moyen Age
Entrée libre aux horaires d'ouverture de l'Institut Rachi.


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Jean-Marie Delmaire - Rachi à l'écoute des Juifs de son temps : les reponsa

Si le judaïsme a élaboré de grandes codifications juridiques, le Talmud et surtout les reponsa prouvent que le droit est à l’écoute des personnes et des communautés : il ne s’agit pas d’une pure théorie. Les reponsa (en hébreu « Sheélot ou Teshouvot » : questions et réponses) sont le miroir de la vie communautaire juive et constituent une source historique encore mal connue et surtout trop peu utilisée jusqu’à ces dernières années.

De partout dans le monde juif on adressait des « questions » aux sages et aux rabbins tant sur l’interprétation de la Bible et de la Loi que sur les grands et les petits problèmes de la vie quotidienne. Les réponses étaient adressées au demandeur ou au tribunal et une réponse claire, adaptée et fondée sur les écritures et sur la tradition, pouvait faire jurisprudence.

L’époque de Rachi était riche en questions brûlantes : quels rapports avoir avec les non-juifs alors que la première croisade avait entraîné un déchaînement de violence ? Comment se conduire envers les juifs qui avaient abjuré le judaïsme par peur et le regrettaient ? Sur ces questions, Rachi fût consulté dans sa vieillesse sage, car les grandes autorités de la vallée du Rhin avaient disparu.

Mais il répondit aussi à bien d’autres questions : comment presser le vin ? Peut-on payer des dettes avec la monnaie rognée ? Comment régler les querelles d’associés qui ne s’entendent pas comme larrons en foire ? Dans les réponses comme dans les commentaires de la Torah et du Talmud, Rachi manifeste un grand bon sens, de la fermeté sur les principes, l’amour des créatures, ainsi que la précision du vocabulaire et des concepts. Ces réponses ont été éditées en hébreu par Elfenbein en 1943, dans Teshuvot Rachi avec une copieuse introduction. Simon Schwarfuchs en a traduit plusieurs dans Evidences (n° 40, mai 1954) et j’ai fait de même dans Sens (1991, n° 8/9).

Problèmes familiaux

Rachi se montre attentif aux droits de la femme et soucieux de la bonne entente du couple. Dans le cas du mari que veut répudier sa femme sous prétexte de lèpre alors qu’elle n’a que deux verrues « apparues après ma répudiation, sous l’effet du chagrin », Rachi se montre courroucé : « Cet homme a montré sa méchanceté par ses actes, il a montré qu’il n’est pas de la descendance d’Abraham, qui se conduisait habituellement avec compassion envers les gens. S’il avait mis autant de cœur à s’en rapprocher qu’il ne l’a mis à s’en éloigner, sa grâce aurait agi sur lui ». Nos sages n’ont-ils pas dit : « la grâce du lieu est sur ses habitants, de même la grâce de la femme est-elle sur son mari ».

Dans ces temps difficiles, l’apostasie n’est pas une raison suffisante pour répudier facilement le conjoint. Rachi veille aussi au paiement de la pension alimentaire, et refuse même avec beaucoup de psychologie de croire une femme et son amant qui prétendent avoir commis un adultère : « La femme est sans doute amoureuse de cet homme et veut par son aveu contraindre son mari à lui accorder le divorce ».

Rachi innove en étendant à l’apostat la possibilité de halitsah (coutume décrite dans le livre de Ruth, selon laquelle le beau-frère renonce à épouser sa belle-sœur devenue veuve et restée sans enfant) : il y avait alors beaucoup de Juifs convertis de force au catholicisme et désireux de continuer à pratiquer secrètement le judaïsme en attendant la possibilité de revenir à leur communauté.

Dans les vignes de Rachi...

Plusieurs lettres parlent de la vigne et du vin, en particulier l’une d’elle distingue le mode de vinification des anciens et celle d’aujourd’hui, avec une analyse très précise des termes utilisés dans la Michna (IIe siècle) : « gat, gargutni, bor ». Gat, c’est le pressoir où l’on retient le raisin ; les anciens y pressaient le vin, et non dans une cuve. Gargutni, c’est une hotte accrochée au passage du moût qui coule du pressoir par un tuyau, de sorte que le vin qui coule du pressoir y est filtré et se déverse dans la citerne qui se trouve en dessous.

Dans nos régions, il n’y a pas de citerne qui se trouve en dessous (bor), mais un récipient situé sous ce tuyau, qui sert de citerne. Cette technique incite donc à définir le vin comme « vin de libations » dès la cuve où l’on foule, en Occident. Comme rabbi Guerchom, Lumière de la Golah, Rachi explique soigneusement à quelles conditions on peut fabriquer du vin cachère à partir de grappes achetées à des chrétiens. Bien sûr, il fait aussi allusion à des juifs propriétaires de vignes.

Les affaires et les foires

Deux grands problèmes économiques de cette époque de monnaie rare préoccupent les interlocuteurs de Rachi : comment faire face à la dépréciation de la monnaie (rognure du métal, diminution de l'argent, changement de valeur marquée), comment éviter les déboires dans les associations rendues nécessaires pour rassembler cet argent rare ? Et les malheurs de grands chemins, et les serments douteux, et les biens mis en gage ?

Les divers reponsa nous apprennent qu'en matière d'assurance, on ne lit jamais trop bien son contrat, mais aussi que, si le contrat ne le prévoit pas, « la Torah n'oblige pas l'homme à prendre en charge les torts subis par son prochain, si ce n'est par esprit de justice et de charité ».

La communauté

Dans les cas les plus compliqués, Rachi pense avant tout à la sauvegarde de la communauté : « Nul n’a le droit de se soustraire au joug de la communauté ». En effet, les petites communautés risquaient tout simplement de disparaître si l’on poussait la conciliation jusqu’à tolérer toute fuite et toute rébellion dont auraient pu profiter des ennemis des juifs. Les habitants riches doivent payer au prorata de leur richesse. Certains cas analysés et certains conflits dénoués par Rachi constituent des aventures à rebondissement où se mêlent intérêt personnel et jalousie, conflits familiaux et lutte pour le pouvoir.

Rachi n’a pas peur de trancher, mais évite tout anathème éternel. Ainsi ménage-t-il à la fois l’autorité nécessaire en ces temps troublés et la possibilité d’une réconciliation. En évitant le « hérem » (l’excommunication), il permet aussi au rebelle qui fait « techouva » (repentance), et qui reste privé de certains droits, d’être compté parmi le « minian » (la présence de dix juifs simultanément) durant la prière publique.

Juifs et Chrétiens

Des relations nombreuses et variées sont attestées : échanges de services, relations d’affaires, cadeaux réciproques à Pourim et à Pâque (s). Rachi conseille d’accepter les cadeaux, sauf pour la nourriture. D’un autre côté, il ne partage pas l’attitude des rabbins qui multiplient les cas de nourriture non-cachère. Il semble aussi tolérer un abattage avec certaines pratiques de non-juifs : si l’on veut vendre toute la viande « denrée plus rare qu’aujourd’hui ! » il faut bien un partenariat commercial.

Un pauvre vigneron voit tout son vin devenir non cachère par la faute d’un voleur qui a volé dans sa cave un ustensile apporté et a laissé couler le vin en partant. Un jour de fête, un rabbin accepte d’un non-juif un poisson pêché avant la fête. Sous l’influence du milieu ambiant, des Juifs jurent en français, jouent à la pelote les jours de fête… Quelqu’un met même en gage un Pentateuque. Dans les relations d’affaires les femmes défendent avec fougue et ténacité leurs intérêts. Bien des déboires attendent les Juifs dans leurs partenariats avec des nobles, mauvais payeurs, abusant de leur pouvoir.

Après les croisades, c’est la question des convertis de force qui passe au premier plan. Rachi traite cette question à partir d’une consultation sur la possibilité de boire leur vin. « Ne nous abstenons surtout pas de leur vin, leur causant ainsi de la honte. Ils n’ont pas désiré offrir ce vin en libations aux idoles. Nos sages n’ont interdit que le vin des non-juifs, et pas celui des Juifs pécheurs. Dans nos régions, même les non-juifs n’offrent pas de libations aux idoles. Tout ce que ces gens ont fait, c’est d’agir dans l’affolement par crainte de l’épée, et ils se sont empressés de revenir dès qu’ils l’ont pu ». Dès qu’ils ont accepté de revenir « vers la crainte de notre Rocher », ils sont cachères. Un apostat qui change de lieu (revenir au judaïsme) peut même se marier : cependant, s’il profane le shabbat, n’est-ce pas le signe que son repentir n’est pas réel ? Même dans ce cas, Rachi conseille de ne pas fermer la porte au repentant. Dans un tel cas, les pleurs durant la période d’apostasie peuvent être signe de repentir.

On trouve encore beaucoup d’autres aspects de la vie juive et de l’époque en général dans les réponses de Rachi, ainsi que des interprétations de textes, des explications de mots et bien sûr des mots de vieux français. Il serait souhaitable qu’un savant comme Simon Schwarfuchs, qui vient d’écrire un Rachi de Troyes (1991, Albin Michel), ou un étudiant de doctorat, entreprenne une traduction complète en français de ces précieux documents où se révèlent les qualités de science et de cœur de rabbi Salomon Ben Isaac.

Jean-Marie Delmaire, Université de Lille III

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